À Fleur de Peau : Ce que le Corps endure Avant les Mots
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Le corps précède la parole
Nous avons souvent tendance à penser le trauma ou le psychotrauma à partir de ce qui se raconte. Nous cherchons une scène, un souvenir, une image, une chronologie, une explication. Nous supposons alors qu’une souffrance traumatique devient vraiment pensable lorsqu’elle peut être dite, remise en ordre, racontée. Cette manière de voir n’est pas fausse, au contraire, mais elle peut devenir trop étroite lorsqu’elle nous fait manquer une autre voie d’inscription : celle du corps, dont celle des sens - ouïe, vue, odorat, toucher, goût.
Vous entrez quelque part. Rien, à première vue, ne devrait vous alerter. Puis une odeur traverse la pièce. Ou un bruit métallique. Ou une lumière. Ou une manière particulière d’occuper l’espace. Ou une proximité corporelle qui, objectivement, n’a rien d’extraordinaire. Pourtant, le souffle se raccourcit, le ventre se serre, les muscles se tendent, l’attention se rétrécit, et quelque chose en vous bascule. Vous savez parfois très bien qu’il n’y a pas de danger immédiat.
" Vous le savez, mais votre corps, lui, ne semble pas être d’accord avec vous. "
Beaucoup de personnes ne souffrent pas seulement de la réaction elle-même. Elles souffrent aussi du regard qu’elles portent ensuite sur cette réaction. Elles se jugent excessives, ridicules, incohérentes, trop fragiles, trop compliquées pour les autres. Elles se disent qu’elles savent pourtant, qu’elles ont déjà compris, parfois déjà parlé, parfois déjà travaillé en thérapie, et que leur corps ne devrait plus réagir ainsi. Cette conclusion paraît logique ; elle est cliniquement incomplète.
Le corps « ne fait pas n’importe quoi ». Le problème peut tenir au fait qu’une partie de l’expérience traumatique peut continuer à se maintenir dans la sensation, dans l’alerte, dans la mémoire du climat, alors même qu’un travail de reprise psychique a déjà commencé. Nous ne rencontrons donc pas seulement une clinique du corps sans mots. Nous rencontrons aussi une clinique du corps qui continue à réagir là où les mots existent déjà, mais ne désarment pas encore tout ce qui a été inscrit.
Autrement dit, le point central n’est pas de choisir entre le corps et le langage. Il consiste plutôt à reconnaître que, dans certaines trajectoires traumatiques, le corps peut réagir là où les mots manquent encore, mais qu’il peut tout autant continuer à réagir là où les mots sont pourtant déjà présents. La dissymétrie est clinique. Elle n’a rien d’anecdotique. Elle dit simplement que le savoir conscient, l’élaboration psychique et la réponse corporelle n’évoluent pas au même rythme.
C’est cela que cet article voudrait rendre pensable : la manière dont les
sens
peuvent devenir les points d’appui d’une
mémoire traumatique, non pas parce qu’ils remplaceraient le récit, mais parce qu’ils gardent parfois ce que le récit pèche à pouvoir encore symboliser.
Quand le passé force la porte du présent
Nous appelons volontiers mémoire ce que nous pouvons raconter. Nous parlons alors d’un événement, d’un avant, d’un après, d’un contexte, d’une scène identifiable. Nous supposons qu’un souvenir digne de ce nom doit pouvoir entrer dans une forme narrative. Cette hypothèse devient insuffisante dès lors que nous travaillons à partir du trauma.
La psychologie de la mémoire distingue depuis longtemps plusieurs systèmes mnésiques : la mémoire épisodique, qui permet de se rappeler des événements situés dans le temps ; la mémoire sémantique, qui conserve des connaissances plus générales ; la mémoire procédurale, qui inscrit des apprentissages et des habitudes d’actions ; et des formes de mémoire émotionnelle, perceptive ou associative, qui peuvent maintenir des réponses de peur, des sensations ou des liens implicites entre certains signes et un danger.
Certains systèmes permettent donc une évocation volontaire, autobiographique, narrative. D’autres conservent des apprentissages, des réponses émotionnelles, des associations perceptives ou comportementales, sans que la personne puisse les transformer immédiatement en récit (Tulving, 1985). Cette distinction n’épuise pas la clinique, mais elle permet de comprendre un point décisif : ce qui est traumatiquement inscrit ne revient pas toujours comme une scène retrouvée ; cela revient comme une effraction.
Par effraction, il faut entendre l’irruption brutale d’une trace psychique ou corporelle qui s’impose au Sujet sans passer d’abord par le récit, la compréhension ou la mise à distance. Ce n’est pas un souvenir qui revient ; c’est quelque chose qui entre de force dans le présent.
C’est ici que se comprend une partie du vécu symptomatique du psychotrauma. La reviviscence traumatique désigne précisément ce retour envahissant d’un fragment de l’expérience traumatique, non pas comme souvenir, mais comme réactivation actuelle du corps, de l’émotion, de la perception ou de la scène directement liée à l’évènement traumatique.
Une odeur, une intonation, une posture, un lieu, une sensation corporelle ou une situation relationnelle peuvent réactiver la trace traumatique avant même que la personne puisse comprendre ce qui lui arrive. Le corps se met en alerte, l’émotion déborde, la perception se resserre, et le sujet peut avoir le sentiment de ne plus réagir à la situation actuelle, mais d’être repris par une scène qui insiste. Le travail clinique consiste alors moins à forcer le récit qu’à aider progressivement la trace à trouver une adresse, un temps, une forme, afin que ce qui revient comme une menace puisse, autant que possible, devenir pensable, dicible et perdre une part de sa puissance d’irruption.
C’est ici qu’un malentendu fréquent mérite d’être dénoué. Lorsqu’une personne dit : « Je ne comprends pas pourquoi ça me retourne », nous pourrions croire qu’il lui manque encore l’essentiel. Lorsqu’une autre dit : « Je sais très bien d’où cela vient, mais mon corps panique quand même », nous pourrions croire que ce savoir n’a servi à rien. Dans les deux cas, la conclusion est trop rapide.
Ce que la clinique rencontre, ce n’est pas simplement un manque de récit ou un échec du récit. Elle rencontre la coexistence de plusieurs formes de traces, qui ne relèvent pas toutes de la même temporalité ni de la même disponibilité psychique (Brewin et al., 1996 ; Brewin, Gregory, Lipton, & Burgess, 2010).
Nous gagnerions donc à être plus rigoureux et flexibles. L’absence de mots ne signifie pas l’absence d’expérience. La présence de mots ne signifie pas l’intégration complète de l’expérience. Une personne peut rester sans récit clair et pourtant être traversée par une réaction sensorielle d’une grande cohérence traumatique. Une autre peut disposer d’un récit élaboré et continuer à être saisie, parfois avec la même brutalité, par une odeur, un bruit, une texture, une lumière, un ton de voix.
Le problème n’est donc pas seulement de « retrouver le souvenir ». Le problème est de comprendre comment certaines traces restent actives dans un registre qui ne se laisse pas convaincre par le seul savoir.
Vous avez peut-être déjà vécu cela : savoir que la scène présente n’est pas la scène ancienne, et constater pourtant que votre corps ne fait pas cette différence assez vite. C’est souvent là que s’installe le doute le plus corrosif. Vous savez, mais cela ne calme pas. Vous comprenez, mais cela ne désarme pas. Vous pourriez alors vous dire que vous bloquez, que vous dramatisez, ou que vous échouez. Rassurez-vous, la clinique nous indique autre chose. Elle montre que le savoir conscient, la reprise psychique et la transformation des réponses d’alerte ne progressent pas nécessairement ensemble. Cette dissymétrie ne prouve pas l’échec. Elle décrit une difficulté spécifique du psychotrauma.
Les travaux récents sur la mémoire autobiographique dans le trouble de stress post-traumatique (TSPT - PTSD) vont d’ailleurs dans ce sens. Ils montrent que le psychotrauma ne se laisse pas toujours reprendre sous la forme d’un récit continu, cohérent, disponible à volonté, et que cette difficulté n’annule en rien la réalité des traces conservées (Crespo & Fernández-Lansac, 2016 ; Raeder, Clayton, & Boeckle, 2023).
" Ce qui revient ne revient donc pas toujours comme un souvenir.
Ce qui revient peut prendre la forme d’un état du corps.
"
Le corps, arme à la main
Selon moi, tout texte ou accompagnement clinique devient incomplet quand il se contente de décrire les réactions observables. Le trauma ne produit pas uniquement des bascules soudaines. Il produit aussi une manière de lire le monde.
Lorsque vous avez traversé un psychotraumatisme, vous ne vivez pas seulement avec des déclenchements ponctuels. Quelque chose, dans l’organisme, peut rester orienté vers la possibilité du danger. C’est ce que l’on nomme l’hypervigilance : non pas une simple inquiétude, mais un état de veille dans lequel le corps, la perception et l’attention demeurent mobilisés pour repérer ce qui pourrait menacer. Vous scannez, vous comparez, vous vérifiez, vous mesurez, parfois sans même en avoir pleinement conscience. Une variation de ton, une tension dans l’espace, un bruit de fond, un mouvement périphérique, un changement de lumière ou une proximité peuvent être enregistrés avant même d’être pensés.
À cette hypervigilance s’articule souvent une anticipation anxieuse. Vous ne répondez plus seulement à ce qui arrive ; vous vous préparez déjà à ce qui pourrait arriver. Le danger n’est pas seulement redouté après coup, il est attendu en amont, comme si l’expérience avait enseigné au corps qu’il vaut mieux prévoir trop tôt que comprendre trop tard.
Lorsque cette anticipation devient trop coûteuse, l’évitement peut alors s’installer : éviter certains lieux, certaines personnes, certains gestes, certaines conversations, certaines sensations, parfois même certaines pensées, non par manque de volonté, mais pour ne pas réouvrir une scène intérieure qui déborde.
Il ne s’agit donc plus seulement d’une réaction à un déclencheur identifiable. Il s’agit d’un mode de veille, d’anticipation et de protection, dans lequel le sujet tente de maintenir le danger à distance, tout en restant paradoxalement habité par sa possibilité.
Cet état d’hypervigilance coûte cher. La personne ressort épuisée de scènes qui, vues du dehors, paraissent banales. Il ne s’y est parfois rien passé d’objectivement spectaculaire. Pourtant, quelque chose s’est joué du début à la fin dans l’effort d’anticipation, de lecture, de préparation.
La fatigue traumatique ne vient donc pas seulement des crises visibles. Elle vient aussi de cette mobilisation de fond, de cette attention en sur-régime, de cette façon pour l’organisme de ne jamais se déposer tout à fait dans le présent.
Les travaux récents sur l’interoception et l’hypervigilance dans le PTSD vont dans ce sens : ils montrent que l’organisme ne se contente pas de répondre à un danger déjà là ; il traite parfois le présent entier à travers la possibilité du danger, y compris à partir de sensations internes comme le souffle, la tension musculaire ou les battements cardiaques (Joshi, Aupperle, & Khalsa, 2023).
" Ce n’est pas vous qui êtes en hypervigilance,
c’est votre corps qui vous y oblige. "
C’est aussi ce qui rend cette clinique si déroutante. Le corps peut finir par craindre non seulement le monde, mais aussi ses propres réactions. Une accélération cardiaque devient suspecte parce qu’elle rappelle une ancienne décharge. Une oppression thoracique alerte parce qu’elle ressemble à un état déjà connu. Une sensation interne banale devient elle-même un rappel. La personne n’est plus seulement rappelée à l’alerte par ce qui vient du dehors ; elle peut l’être par ce qui se passe en elle.
Nous touchons ici à un point très sensible : le trauma n’attaque pas seulement le sentiment de sécurité ; il attaque aussi la confiance élémentaire que vous pouvez avoir dans vos propres sensations. Après un psychotraumatisme, vous pouvez finir par ne plus savoir si ce que vous ressentez est juste, excessif, absurde, ou s’il signale réellement un danger.
C’est ici qu’intervient l’intéroception, c’est-à-dire la capacité à percevoir, identifier et interpréter les signaux internes du corps : la respiration qui change, le cœur qui s’accélère, la gorge qui se serre, le ventre qui se noue, la tension musculaire, la chaleur, le froid, le vertige, l’oppression. Quand cette lecture interne devient instable, le corps parle encore, mais vous ne savez plus toujours comment entendre ce qu’il dit. Est-ce une alerte nécessaire ? Une trace ancienne qui se réactive ? Une réaction disproportionnée ? Un danger réel ? Une mémoire corporelle ?
C’est là que la honte peut se glisser avec le plus de force. Vous ne souffrez pas seulement d’être débordé par une odeur, un bruit, une proximité ou une sensation. Vous souffrez aussi de vous juger pour cela. Vous pouvez vous trouver trop fragile, trop compliqué, trop ridicule, trop difficile à vivre. Or cette condamnation n’apaise rien. Elle ajoute une deuxième violence à la première.
Les travaux sur la honte dans le PTSD montrent clairement qu’il ne s’agit pas d’un simple affect secondaire, mais d’un facteur important de maintien symptomatique (López-Castro, Saraiya, Zumberg-Smith, & Dambreville, 2019 ; Saraiya & Lopez-Castro, 2016).
C’est souvent à ce point précis que le travail clinique commence réellement. Non pas quand nous obtenons une belle explication, mais quand vous cessez progressivement d’interpréter votre réaction comme une absurdité morale. Quelque chose s’ouvre lorsque vous pouvez reconnaître que votre corps n’invente pas une réponse sans logique, mais continue à vous protéger avec des moyens anciens, devenus trop rapides, trop larges ou trop coûteux pour les menaces d’aujourd’hui.
Le corps à contretemps
L’un des aspects les plus troublants de cette clinique tient aussi à la temporalité. Intellectuellement, vous savez parfois très bien que la scène actuelle n’est pas celle du passé. Vous savez où vous êtes, avec qui, dans quel contexte. Pourtant, votre corps peut répondre comme si l’ancien danger appartenait encore au présent.
Le problème ne tient pas nécessairement à une confusion consciente entre hier et aujourd’hui. Le problème tient plutôt au fait que le récit et l’organisme n’ont pas encore désactivé la même chose au même rythme. Le récit peut savoir que l'épreuve appartient au passé. Le corps, lui, peut continuer à traiter le présent comme une scène à haut risque (Rahman et al., 2021 ; Crespo & Fernández-Lansac, 2016).
Cette dissymétrie mérite d’être pensée avec précision. Elle ne signifie pas que vous n’avez rien compris. Elle ne signifie pas non plus que votre corps « ment ». Elle signifie plutôt que le temps psychique, le temps du récit et le temps de l’alerte ne coïncident pas encore suffisamment.
Vous pouvez donc savoir, avec une grande lucidité, que l’événement est terminé, que le danger n’est plus là, que la situation actuelle n’est pas la scène ancienne. Mais votre corps, lui, peut continuer à répondre comme si cette distinction n’était pas encore assez inscrite.
Vous pourriez alors dire avec justesse : « Je sais que c’est terminé, mais mon corps ne le sait pas encore assez. » Cette phrase n’a rien de naïf. Elle décrit rigoureusement une désynchronisation : entre ce que vous savez, ce que vous pouvez raconter, et ce que votre organisme continue d’anticiper.
Le psychotrauma ne se réduit pas à un événement passé. Il devient traumatique par la manière dont il continue à faire retour, trou, effraction ou répétition dans le présent du Sujet. L’événement est passé. Sa logique d’irruption, elle, peut ne pas l’être.
C’est la raison pour laquelle certaines réactions paraissent hors proportion avec la scène actuelle. Ce n’est pas la scène actuelle seule qui est en jeu. C’est la manière dont elle vient toucher un point qui n’a pas encore suffisamment trouvé sa place dans l’économie du sujet.
Le simplisme reviendrait ici sous deux formes. Il consisterait soit à dire : « si le corps réagit ainsi, c’est que la personne n’a pas compris » ; soit à dire : « puisque la personne a compris, la réaction n’a plus de sens. » Les deux manquent le même noyau clinique.
La réaction traumatique ne se laisse réduire ni à l’ignorance, ni à l’absence d’élaboration. Elle indique un point où le Sujet sait plus que ce que son organisme peut déjà supporter, ou un point où son organisme continue à activer plus que ce que son savoir peut encore apaiser.
Le trauma n’arrive jamais sur un terrain neutre
Nous ne nous rapportons pas tous au monde depuis la même place. Selon notre organisation subjective, notre histoire et notre rapport au corps, à l’Autre, au Langage et au Réel, certains signes peuvent être intégrés, déplacés, interprétés ou, au contraire, faire effraction.
Certaines personnes présentent de longue date une sensibilité sensorielle et émotionnelle plus marquées. D’autres développent surtout une hypervigilance acquise, parce qu’elles ont grandi ou vécu dans des environnements où il fallait repérer le danger avant même qu’il ne se manifeste clairement. D’autres encore présentent des particularités neurodéveloppementales qui modifient le traitement des stimulations.
Confondre ces configurations serait une erreur. Faire comme si elles n’avaient aucun effet sur la manière dont le trauma s’inscrit en serait une autre.
Toutes les personnes traumatisées ne sont pas hypersensibles, et toutes les personnes hypersensibles ne sont pas traumatisées. Cette distinction mérite d’être maintenue. En revanche, certaines configurations perceptives peuvent rendre les réactions sensorielles plus envahissantes lorsqu’un trauma est venu s’y inscrire.
Par ailleurs, le PTSD ne change pas votre structure de personnalité. Il peut introduire des symptômes nouveaux, parfois communs à des structures très différentes : reviviscences, hypervigilance, évitement, sidération, troubles du sommeil, réactions corporelles. Mais ces symptômes ne s’inscrivent jamais dans un vide subjectif.
Vous restez organisé depuis votre manière singulière de vous rapporter au corps, à l’autre, au langage et au réel. Le symptôme traumatique peut donc être interstructurel dans sa forme, tout en étant structurel dans la manière dont il est vécu, interprété et traité (article à venir).
Le mot d’hypersensibilité a tellement circulé qu’il flotte souvent. Il désigne parfois un trait, parfois une identité, parfois une plainte. Pourtant, derrière cette confusion, une réalité clinique demeure. Certaines personnes perçoivent plus finement les variations d’ambiance, de ton, de lumière, de rythme, de proximité ou de tension.
Le travail d’Elaine Aron a contribué à rendre cela visible, même si son concept ne peut servir de réponse générale à toute souffrance (Aron, 1997).
Ce qui importe ici n’est pas d’attribuer une étiquette. Ce qui importe, c’est de reconnaître qu’un appareil perceptif plus perméable, plus fin ou plus vite saturable peut rendre certaines inscriptions traumatiques plus envahissantes.
J’ai rencontré de nombreuses personnes qui décrivaient le monde comme trop fort. Trop de bruit. Trop de lumière. Trop de tension dans une pièce. Trop de variations dans la voix de l’autre. Trop de détails. Le problème ne tenait pas toujours à une imagination débordante. Il tenait souvent à un système perceptif qui laissait entrer beaucoup, ou trop, ou trop vite.
Chez certaines personnes, cette sensibilité existe depuis longtemps. Chez d’autres, elle s’est construite dans un environnement menaçant. Lorsqu’un enfant grandit dans un climat de peur, d’imprévisibilité, de violence ou d’emprise, il apprend parfois à surveiller des détails que d’autres ne remarquent même pas : le bruit des pas, la manière dont une porte se ferme, un silence inhabituel, le rythme de la respiration de l’autre, l’inflexion d’une phrase.
À ce moment-là, il ne s’agit plus seulement de perception. Il s’agit d’un état d’hypervigilance. Le corps apprend que l’environnement doit être lu très tôt, parfois avant même que le danger n’existe.
Cette clinique demande donc de la précision.
Ni tout rapporter au trauma, ni dissoudre le trauma dans un “profil”. Ce qui doit être pensé, c’est la manière dont une
singularité perceptive et une
histoire se rencontrent, puis s’inscrivent l’une dans l’autre.
On ne surmonte pas un trauma en humiliant le corps !
Distinguons deux opérations : comprendre et intégrer.
Comprendre signifie pouvoir faire des liens, reconnaître, nommer et penser.
Intégrer signifie pouvoir habiter autrement ce qui a été vécu, ne plus être capté de la même manière par les mêmes stimuli, et ne plus être saisi aussi vite, aussi fort, aussi complètement.
Une personne peut comprendre avant d’intégrer. Elle peut aussi commencer à intégrer certaines choses avant de tout comprendre. Ces deux opérations ne progressent pas au même rythme.
Les approches corporelles et sensorimotrices ont pris davantage de place dans le champ du trauma précisément parce qu’elles partent du constat que certaines réponses restent très enracinées dans la posture, la respiration, l’orientation, le tonus, les micro-réactions, les impulsions de fuite ou de figement. Elles ne cherchent pas à remplacer la parole. Elles cherchent à la rendre de nouveau opérante là où elle ne suffit pas encore (Ogden & Fisher, 2015).
J’ai vu des patients s’effondrer après des tentatives de verbalisation trop précoces. Le corps n’avait pas encore trouvé de sol suffisamment stable. Le système nerveux n’avait pas encore retrouvé assez de régulation. Entre ce que la personne essayait de dire et ce que son organisme continuait à vivre, l’écart était trop grand.
"Dans ces moments-là, la parole n’élabore pas. Elle réactive."
C’est la raison pour laquelle l’accompagnement ne commence pas toujours par le récit. Il commence parfois par une tâche plus modeste et plus exigeante : rendre le présent moins capturable par l’ancien.
Respirer sans être débordé. Sentir ses appuis. Distinguer l’ici de l’autrefois. Supporter un son, un silence, une proximité ou une texture sans que l’alerte n’emporte toute la scène. Ce travail peut paraître minime. Il engage pourtant une réorganisation profonde.
Si votre corps réagit encore, cela ne signifie pas que vous avez raté votre travail psychothérapeutique ! Cela peut vouloir dire que certaines parties de l’expérience sont plus lentes à se modifier. Cela peut vouloir dire aussi que votre organisme continue à utiliser de vieux moyens de protection alors que le contexte a changé.
Cette précision change le regard porté sur le symptôme. Si nous le considérons seulement comme une absurdité à faire taire, nous nous battons contre lui sans rien comprendre à sa logique. Si nous reconnaissons qu’il a d’abord constitué une tentative de protection, même devenue inadaptée ou coûteuse, alors un autre travail devient possible.
"L'objectif n’est pas d’humilier le corps parce qu’il réagit encore.
L'objectif consiste à désapprendre progressivement une réaction qui a eu autrefois une fonction."
Il faut également accepter une autre réalité. Tout ne deviendra pas forcément récit. Certaines traces resteront partiellement muettes. Cela ne signifie pas qu’aucun travail n’est possible. Cela signifie que la symbolisation, c’est-à-dire la possibilité de mettre progressivement en lien une sensation, un affect, un fragment d’expérience et parfois un mot, peut prendre des formes progressives, incomplètes, indirectes.
Une sensation devient tolérable. Une réaction perd en intensité. Une association commence à se dire. Un mot apparaît là où, auparavant, il n’y avait qu’un effroi.
L’accompagnement n’exige pas toujours une scène retrouvée.
Il cherche surtout à permettre une relation moins persécutante au présent.
Conclusion : Faire pont entre les sensations et le sens
La mémoire traumatique ne se réduit ni à ce que l’on peut raconter, ni à ce que l’on ne peut pas encore symboliser. Elle circule entre les deux. Elle se fixe parfois dans l’odeur, dans le son, dans le toucher, dans la lumière, dans un climat, dans une tension interne. Elle se maintient parfois malgré les mots. Elle surgit même avant eux.
Le simplisme voudrait que nous choisissions entre deux thèses : soit le trauma appartiendrait au corps, soit il appartiendrait au discours. Ma clinique m’oblige à une autre lecture. Elle me montre que le corps, la mémoire, la temporalité et la parole ne se réorganisent pas toujours ensemble.
La personne en cabinet peut comprendre avant que son organisme ne se réajuste. Elle peut aussi être traversé par une réaction avant de pouvoir la penser. Ce n’est pas une contradiction. C’est une des formes mêmes du psychotrauma.
Pour vous qui lisez peut-être cet article depuis cette expérience, il peut déjà être apaisant de comprendre ceci : si votre corps réagit avant vous, plus fort que vous, ou malgré ce que vous savez déjà, cela ne signifie pas que vous êtes incohérent, faible ou condamné à répéter indéfiniment.
Cela peut signifier que certaines traces restent encore plus rapides que vos mots, plus profondes que votre compréhension immédiate, et plus enracinées dans la menace que dans le récit.
Pour moi, clinicien, cette clinique rappelle une exigence. La parole n’a pas à être forcée comme si elle devait tout régler. Le corps n’a pas non plus à être abandonné à lui-même comme s’il parlait seul. Le travail consiste à créer des ponts : entre la sensation et le sens, entre le présent et l’ancien, entre ce qui se répète et ce qui peut commencer à se lier.
Peut-être est-ce là l’un des gestes les plus importants de l’accompagnement : faire en sorte qu’un jour, la personne ne soit plus entièrement gouvernée par ce que ses sens ont gardé pour survivre.
" Pour quitter un passé qui ne passe pas et un futur qui tarde à venir,
pour se permettre d'être dans l’ici et maintenant. "
Bibliographie
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- Brewin, C. R., Dalgleish, T., & Joseph, S. (1996). A dual representation theory of posttraumatic stress disorder. Psychological Review, 103(4), 670–686.
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